mercredi 4 janvier 2012

La confiture.

Jour de l'An.

LA question inévitable, que je redoutais.  ''Pis, ça va-tu décoller, tu vas-tu finir par être à TV, c't'année?''
Je soupçonne plus que la véritable question serait de l'ordre de:  ''Vas-tu finir par être une vedette?''

Je comprends.  Pour plusieurs, le mot ''vedette'' signifie que tu es aimée de tout le monde, que tu es riche, et que tu es en couple, installée, sans soucis, et que tu pètes le feu 24 heures sur 24, que tu ne vas pas au Village des Valeurs, et que tu peux aller en vacances quand tu veux, où tu veux, idem pour le resto, et que tu te fais soigner en clinique privée parce que tu en as les moyens. 

Et pourtant... 

J'en connais qui ont le compte en banque vide pour toutes sortes de raisons, d'autres qui se font menacer, poursuivre, insulter. Et d'autres qui n'ont aucune vie privée, pas un iota, vivant derrière ces sourires-pour-la-caméra une solitude énorme. Et puis ily a celles et ceux qui plaignent même de ne pas avoir de vrais amis, et doutent que quelque marque d'affection que ce soit à leur égard cache un besoin de se 'quêter' une job, ou de seulement être vu(e) avec elles ou eux pour des raisons de réseautage. 

Certaines et certains peuvent travailler mais doivent dissimuler des états de santé précaires, vivant dans la peur que quelqu'un découvre le pot-aux-roses et stoppe les contrats, par crainte que ceux-ci ne soient pas honorés jusqu'au bout.

Une proportion de plus en plus croissante de nos 'vedettes' ont déclaré des faillites personnelles plus d'une fois, et ont touché à des chèques d'aide sociale pour se dépanner.  Je vous entends dire: Ben qu'y se trouvent une job, on travaille, nous autres! 

Comme n'importe quel autre individu, quand tu bosses pendant des années dans un domaine et que celui-cite lâche, déjà, le fait de te recycler n'est pas une mince affaire. Et quand tu es connu(e) des médias, et des gens en général, on ajoute un coefficient de difficulté accru. 
Moi qui n'est pas archi-connue du tout, il m'est arrivé de postuler pour un emploi dit 'stable' et de me faire dire que je serais une bonne candidate pour le poste, mais le fait d'être ou d'avoir été comédienne laisse croire que je lèverais les pattes dès qu'un contrat se présenterait.  Ou encore qu'on me reconnaîtrait, ce qui ne ferait pas 'sérieux' pour le poste!

RIDICULE.  Premièrement, n'importe quel individu peut être tenté d'accepter un nouveau poste dans une autre compagnie s'il semble que ce poste soit plus intéressant. Deuxièmement, j'ai des connaissances qui ont un boulot stable et manquent plus souvent à cause du dentiste, des rendez-vous chez le psy, l'osthéo, des enfants, des voyages, des funérailles, épuisement professionnel, dépression, congrès et conférences, que moi je pourrais potentiellement manquer pour un tournage ou deux par mois.  RIDICULE. 

Donc, difficile de se re-cycler dans autre chose, quand on est connu(e) du grand public.  Certains y sont arrivés, à grands coups de courage, et je leur tire mon chapeau.  Certains de ces visages connus sont maintenant derrière les caméras à occuper différents postes, ou d'autres sont complètement sortis du métier et sont préposés aux bénéficiaires, assistants-gérants de restaurant, dans des banques, secrétaires, réceptionnistes, ou vendeurs(euses) dans des grandes surfaces. Je les ai vus, observés se faire humilier, poser des questions embarassantes, endosser le tout avec un sourire sans répliquer.

Cependant, dans l'exercice honnête que je fais avec vous, inutile de prétendre que certains aspects de ce titre de 'vedette' ne sont pas alléchants, ce serait mentir:
1- Travailler sur deux, trois séries en même temps, 4 films, et 1 théâtre d'été... sans tomber d'épuisement, et toujours arborer des cheveux parfaitement teints, des sourcils entretenus, et une garde-robe qui a vraiment de l'allure, qui complète mes trouvailles du Village des Valeurs et les quelques vêtements donnés par ma mère à l'occasion.
2- Ne pas faire attention aux ventes à l'épicerie, donc ne pas me laisser dicter ce que je mangerai dans la prochaine semaine selon les circulaires. Aller au resto, même, et être très à l'aise avec le concept de dépenser d'autres sous pour prendre un bon repas, autrement qu'avec ce que j'ai acheté à l'épicerie.
3- Être invitée aux premières de grands événements (parce que j'aurais pas pû y aller sinon!)
4- Se faire 'passer' du linge, des bijoux, des souliers, des sacoches (mon côté médame qui sort)
5- Être invitée aux quiz, talk-shows et émissions de variété, parce que j'ai quelque chose à 'plogguer', ou simplement parce que le fait de m'inviter va augmenter les cotes d'écoute ou faire un bon 'show', et être payée pour le faire.
6- Avoir plus de couverture avec mon assurance de l'Union des Artistes. Un gros dossier, mesdames et messieurs.  Parce qu'avec le régime d'assurance que nous avons, il vous faut travailler au moins 10 mois par an solide (donc, au moins une série-télé avec un rôle plus qu'épisodique, un bon théâtre d'été avec une bonne tournée de 5 mois par la suite, et 4, 5 films, une dizaine de pubs, et une bonne vingtaine d'apparitions dans les émissions dites de variété) pendant quelques années d'affilée (5 pour être précise), pour avoir près de 80% de couverture pour les lunettes, le chiro, l'osthéo, les prothèses, etc. Et il faut maintenir le cap, mes amis. Si pendant un moment, ton momentum baisse, et le petit motton que tu t'étais accumulé va suivre la pente aussi.
J'ai vu ma couverture d'assurance baisser de 80 à 0 %.  Présentement, je dois me magaziner une autre police d'assurance, celle de l'Union étant absolument vaine et inutile pour les 5 prochaines années. Je dois quand même payer pour cette Union tous les ans, et celle de l'ACTRA (Union des Artistes anglophone dont je fais maintenant partie - eh oui, dans l'espoir d'avoir plus de travail), plus payer pour être inscrite aux sites de casting multiples où supposément les producteurs cherchent de nouvelles têtes, plus les photos de casting - parce qu'on vieillit, t'sais - , et tout le reste.
Et je ne vous parle pas des auditions, quand on en décroche une. On est 14, 15, des fois 20 pour le même rôle, on se déplace, on se maquille, on se met sur son 36, on apprend le texte (quand il y en a, parce qu'il arrive maintenant qu'on auditionne pour faire de la figuration... bienvenue dans le merveilleux monde de la récession), et du manque de risque créatif des compagnies de productions qui misent exclusivement sur des noms connus, d'où le fait qu'on voit toujours les mêmes s'enrichir le CV.  C'est vraiment le microcosme de notre société.  Les riches le deviennnent plus, et les pauvres le deviennent plus.
Si on a la bénédiction de décrocher un rôle, on doit maintenant fournir ses propres vêtements, chaussures, manteaux et autres pour la plupart des tournages, et venir montrer notre linge en scéance d'essayage avant le tournage (il m'est déjà arrivé à la dernière minute d'avoir à courir au village des valeurs pour y trouver un morceau de linge qu'il me fallait absolument avoir... sinon ils prenaient une autre actrice qui l'avait... bonjour le talent!).  Un autre déplacement que tu fais avec une ou deux valises, en transport en commun en ce qui me concerne.  Ensuite, le jour du tournage, qu'on commence aux aurores souvent, ce sont les moins connus et les nobodys qui meublent la scène qu'on tourne qui doivent se présenter sur les lieux avant tout le monde, alors que souvent, l'équipe de production n'est même pas prête à vous recevoir, et que vous les dérangez avec vos demandes superflues ('On met nos choses où?', 'Je vais dans quelle roulotte?'). Comme je n'ai pas de voiture, je dois demander à mon agent de quêter un transport, en plus.  Je soupçonne que j'ai raté des figurations parce que je n'avais pas de voiture.
(Celà dit, je ne fais plus de figuration, maintenant, depuis l'automne dernier.  Par principe, mais aussi parce que j'ai un boulot qui me permet des rentrées d'argent, donc mon agent travaille à trouver des rôles muets ou parlants.  Mais je me fais toujours un devoir d'aller saluer ces valeureux chevalier(ère)s qui font de la figuration)
Si on a la bénédiction d'avoir un rôle parlant, pas si mal.  Mais si tu fais de la figuration, woupelaye.  T'apportes ton lunch, aussi, pour deux repas au cas où. Et des fois, comme ça m'est arrivé cet automne dernier, on 'oublie' de te dire que tu vas tourner en extérieur, à moins 10 celcius, et on te fait attendre dans une salle non-chauffée meublée de quelques chaises pliantes et de 2, 3 tables de plastique. Résultat:  Une pneumonie située dans les deux poumons pour laquelle je me fais encore soigner, 3 mois plus tard, sans couverture d'assurance, sans montant compensatoire d'arrêt de travail. Pas de couverture, je vous dis. Et pour ce qui est du fameux Fonds d'urgence des Artistes, urgence mon oeil. Il faut tellement fournir de papiers de toutes sortes et tellement tellement se défendre pour prouver qu'on a besoin de sous, énergie que je n'avais pas du tout.  Je voulais des sous pour payer la tonne de médicaments que je devais prendre.  Zéro aide. Alors j'ai emprunté à ces amis.  Quand je ne peux pas travailler, je suis vraiment malade, pas capable de mettre un pied devant l'autre, pas capable de sortir de chez-moi autrement que pour aller à l'hopital, c'est pas parce que je ne VEUX pas travailler!  Donc, finie, la figuration.  Les conséquences sont trop onéreuses!

En fait, je veux gagner ma vie honorablement, en faisant le métier que je crois être destinée à faire. C'est tout. Je vous entends me demander: Pourquoi, si c'est si difficile? Parce que. 
J'ai eu de bonnes années, où les rôles ont été à l'agenda, où on me disait franchement que j'étais enfin à ma place.   Et j'aime profondément ce métier.  Le problème, c'est qu'on est plusieurs milliers à l'aimer, et de plus, je ne rajeunis pas.  Les rôles pour les 'vieilles' (40 ans et plus, dans le métier!) sont plus rares. Quand même. 

Dans le fond, j'imagine que d'arrêter le métier est plus facile, quand plus rien n'arrive à l'agenda. En ce qui me concerne, le métier me titille, me gosse l'agenda juste assez pour vouloir continuer.  Juste assez pour vouloir espérer, avec mon agent, que peut-être un jour j'aurai moins besoin de sortir la calculatrice avant de dire oui à quoi que ce soit d'essentiel.

J'ai un autre emploi, que je tais par choix.  Mais il me permet d'aller aux auditions, sans trop de problème, et malgré qu'il n'est pas super-agréable, il met un peu de margarine sur mes rôtis. Mais je continue d'espérer, et de travailler très fort, pour de la confiture.
 

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