dimanche 15 janvier 2012

L'autre jour, je fus frappée de plein fouet par le froid, mais j'avais prévu le coup. 
Le conseil le plus efficace jamais reçu en temps froid:  Au lieu d'une seule grosse pelure (exemple, un ggrrooos chandail de laine sous votre manteau d'hiver), il est recommandé d'en mettre plusieurs, plus minces.  Le corps doit traverser toutes ces couches pour sortir son air chaud à l'extérieur, et ça prend du temps, traverser tout ça.  Et pendant qu'il traverse, il y a humidification.  Plusieurs couches ne risquent pas d'être mouillées autant qu'un gros chandail dans laquelle vous avez sué à grosses gouttes.  Autrement dit, vous gardez la température de votre corps beaucoup plus facilement.
J'en fis la preuve.  Deux couches moyennes de vêtements d'automne au lieu d'un gros, énorme chandail qui pourrait donner suffisamment de chaleur à trois personnes, un enfant, et un 'tit chien.  Et ce fût très, très confortable. Je le recommande fortement.  Et, à -18C (facteur vent -23C), je fus confortable.  J'ai juste besoin d'une cagoule pour protéger ma face de pleine lune.
Frappée aussi par la beauté du paysage... tellement blanc. 
Du blanc, plus blanc que blanc, et du bleu, tellement bleu, Une vraie carte postale, comme dit souvent mon père.
Rien de plus beau qu'une neige fraîchement tombée. Pas celle qui est croûteuse, celle qui est légère, comme ce matin, et c'est normal:  Elle ne sait pas encore où elle devrait vraiment se déposer, elle vient d'arriver, quand même.  Donnons-lui le temps de s'installer.
Tous les jours, je traverse un parc absolument mignon, qui fait très 'chalet' avec petits sentiers dans le bois, gonflés de grands arbres, de petits bosquets, de sapins et de pins.  Nous y avons même l'odeur du feu de foyer en prime, le soir. 
Lorsque la neige est 'installée' depuis un bon moment, les indéfectibles marcheurs dont je fais partie doivent traverser ce petit sentier mignon pour se diriger vers le métro, posant leurs pas un à un, et façonnant une petite promenade, un petit chemin, au gré des premiers pas qui y ont laissé des marques.
Ce matin, j'étais la première à y faire des traces.
Instantannément, je retrouvai des souvenirs d'enfance, où, lors de froids semblables, ma mère nous habillait chaudement, et je voulais toujours être celle qui marquerait les pas du petit chemin qu'il faillait retracer avec nos pas après une bonne bordée, pour traverser le champ en face de notre maison, qui nous menait tout près de l'école.
J'ai vite remarqué qu'on suivait mes pas, même si parfois je changeais un peu la route, faisant un petit croche ici, près de l'arbustre avec des 'pics-pics' qui collaient à nos foulards, nos tuques et nos mitaines, ou là-bas, près de la vieille clôture, à côté des Dallaire.
Quand, quelques jours plus tard, je regardais 'ma' route, j'étais tellement fière.  Tout le monde y avait marché, sans exception, martellant la neige, la tapant à l'aide de toutes ces centaines de pas... et je savais que j'étais LA responsable de cette route.  C'Était MA route, et elle servait à tout le monde.
Tout ça m'est revenu d'un coup, ce matin.
Et ce soir, quand je vais revenir, la route sera complètement aplanie, et je n'aurai pas d'efforts à faire pour établir. débuter, amorcer un début de route.   Du vrai travail d'équipe, bénévole, anonyme, qui sert à pleins d'inconnus.  C'est beau, quand même, non?
Ce qui me fascinera toujours, c'est que le tout commence avec des pas, un pas à la fois. Des milliers de pas, imprimés les uns par-dessus les autres, pour un seul et même dess(e)in. Des inconnus qui en aident d'autres, sans demander leur reste.  C'est beau, quand même.
Et du coup, je me suis arrêtée, à mi-chemin, pour respirer.  Une autre image vint me saisir.
Je pense aux victimes des tremblements de terre, des tsunamis, des tornades et autres phénomènes météo.  Je pense à leurs routes qui sont sens-dessus-dessous, avec aucune référence au paysage d'avant.  Plus rien n'est debout.  Le ciel, auparavant entrecoupé d'architectures diversifiées et colorées, prend beaucoup de place, bien au-dessus des décombres, bien au-dessus des camps de fortune.  Plus rien ne ressemble à rien.  Comme un gros château de cartes qui s'est effondré.  Eh qu'on aimerait ça que quelqu'un joue à 'ramasse' avec toute cette merde, aide tout le monde, leur rebâtisse une fierté, une sécurité, une raison de se lever le matin.  Quelques individus le font, à petite échelle.  Des Saint(e)s des temps modernes.  Mais plus rien ne sera comme avant.
Je pense aussi à la peine, au vide que la grande faucheuse met à la place de la personne qu'elle emporte.
Un pas à la fois, après que la grande faucheuse a tout chamboulé nos routes, un pas à la fois pour continuer à avancer, à refaire la route du mieux qu'on peut, sans avoir les guides d'avant pour ce faire. Plus rien ne sera comme avant.
C'est terrible, la souffrance d'avoir perdu un être cher. Ce qui est terrible, aussi, c'est d'entendre des énormités pour banaliser cette souffrance, parce que la plupart d'entre nous, ne nous cachons pas comme des autruches, ne savons pas quoi ... quoi dire, quoi faire, quoi ne pas dire, quoi ne pas faire. La douleur de l'autre nous rend un peu imbéciles, sans mode d'emploi autre que le coeur qui ressent, et qui veut faire quelque chose. 
En ce qui me concerne, j'ai compris que mon mécanisme avait tout simplement peur de faire une gaffe, ou de dire LA chose qu'il ne faut pas dire.  Et plus j'ai peur de faire une gaffe, plus mes chances d'en faire une sont grandes.  Sinon, je m'en tire habituellement bien lorsque je mets toute mon attention à simplement être là, pour la douleur de l'autre.
Quand Andrée, ma deuxième mère, est décédée, ma peine fut plus grandeque je n'aurais pû l'imaginer, et elle l'est encore, presque deux ans plus tard.  Tant de choses me font penser à elle, et me font réaliser à quel point elle me manque, et si souvent. 
Les ésotériques et autres esprits, beaucoup plus raffinés que votre humble servante en rajoutent, avec leurs connaissances en matière d'après-mort en m'avertissant que je dois la laisser partir, parce qu'elle va s'emprisonner, et qu'il faut qu'elle puisse voler en toute liberté. D'autres personnes bien intentionnées et éprises d'honnêteté ('même si c'st pas facile à entendre, c'est important que quelqu'un te le dise') veulent me clore le bec et le coeur avec la classique 'au moins elle ne souffre plus, alors tu n'as plus besoin d'avoir de la peine'. Ben oui, c'est aussi simple que ça, n'est-ce pas?  Comme une lampe qu'on éteint avant d'aller se coucher.  Mais ces champions de la délicatesse, eux, me font la remarque que je pourrais peut-être passer à autre chose, qu'elle est morte et que ce n'est pas en pensant à elle qu'elle va ressusciter!  Be-ra...vo.  Que de réconfort dans ces paroles.  Consolation garantie. Bref.
La peine, la sensation de vide que crée leur absence sont en soi aussi importantes qu'un gros traumatisme, magré qu'on reprenne du service dans le quotidien de nos vies. Mais quand même.  Quand ça fait mal, ça fait toujours mal, au plus profond de nous-mêmes. Avec le temps, on apprend à composer avec ce vide.  On le visite, et il devient un peu moins écho avec le temps.  Mais au début, c'est tellement assourdissant que c'en est étourdissant.  Et tellement, tellement vide.  Rien ne sera jamais plus pareil.
J'accompagne de temps en temps des gens en fin de vie, et leurs familles par ricochet.
Souvent, les mots ne suffisent plus.
À L'Hôpital Sainte-Justine, un petit garçon de 6-7 ans avait demandé à me rencontrer. 
Nous avons eu du plaisir, j'avoue, avec mon immense coton ouaté, d'où il se cachait et sortait, fier propriétaire de cet igloo mou et bleu marine dont lui seul en détenait la clé, ainsi qu'un plan pour trouver un trésor caché, qui finalement était toujours dans son oreiller!  L'imaginaire de cet enfant était magnifique. J'adorais le faire rire à gorge déployée en faisant semblant de descendre dans le sous-sol de sa chambre et d'en remonter.  Je le quittai à regret, disant que j'avais déjà hâte de le revoir.  Cher Ti-Pou!
La deuxième visite fut différente.  Sa mère, habituellement affable et toujours heureuse de voir les visiteurs qui aidaient à son fils à changer le mal de place, avait cet après-midi-là les yeux bien rouges, et avait peine à parler entre ses sanglots étouffés. 
Pas beaucoup de rires en cascades dans la chambre.  Juste des sons de machines, en écho avec une télé au volume bien faible, comme le Ti-Pou en question. 
Ti-Pou était bien mal en point, et on m'a informée qu'il ne lui en restait pas pour bien longtemps.  Une jungle de solutés, passant dans tous les orifices, des tubes, de l'oxygène, des couvertures chaudes (en plein été) et bien d'autres appareils étaient branchés sur le petit, comme si Spiderman avait perdu le contrôle de ses toiles d'araignée et avait voulu retenir Ti-Pou de ne pas partir...
Quand je me suis approchée du lit, Ti-Pou a lâché un grand soupir.  Je vois une larme qui coule sur le côté.  Il ne peut même plus parler, me dit sa mère.
Je lui prends la petite main, à travers les tubes et autres gogosses.  Il pèse maintenant une plume, et même une plume, dans le fond, c'est exagéré. Il est presque transparent, notre Ti-Pou.
Le seul moyen de communication qu'il nous reste sera pour Ti-Pou de faire signe oui ou non: 'oui' étant deux serrements de main, et 'non' un seul.
- Ti-Pou, as-tu le goût que je te lise une histoire de Tintin? Deux serrements de main. Ok.
- Veux-tu que je m'en aille, pour que tu puisses te reposer? Deux vigoureux serrements de main. Ok.
- Aimerais-tu que je te raconte une histoire?  Un gros serrement de main. Ok.
Je lui racontai une courte histoire. 
- Est-ce que l'histoire t'a plu? Gros serrement de main.  Un gros soupir.  Une autre grosse larme qui fait son chemin sur ses petits creux de joues.
- As-tu mal?  Hésitation, puis deux petits serrements de main. 
- Veux-tu fermer tes yeux un p'tit moment, et faire un petite sieste? Deux serrements.
- Écoute, moi j'ai le goût de faire quelque chose avec toi.  Qu'est-ce que tu dirais de ça si on faisait rien, ensemble?  On pourrait juste être ensemble, mais on fait rien. 
Ti-Pou me regarde, et esquisse un sourire. Il veut parler, et baragouinne quelque chose qui fiit par â.
- Ti-Pou, es-tu capable de me 'dire' ce que tu veux?  Deux serrements. Ok.
- Es-tu capabe de me le montrer? Un serrement.
- Ok, montre-moi ce que tu veux.
Et Ti-Pou me prend le bras. 
- J'comprends pas, tu veux mon bras? Deux vigoureux serrements, et il grimace.
- Recommence, Ti-Pou.
Il reprit mon bras, doucement.
- Ah, je sais.  Tu voudrais que je te prenne dans mes bras? Un énorme serrement. Ok.
Le coeur gros comme le Chutes du Niagara, je l'ai pris, avec ses tubes, ses poteaux, ses machines, avec l'aide de sa mère.  Et nous nous sommes installés dans la chaise berceuse. 
- T'es-tu bien, monTi-Pou, demanda sa mère. Ti-Pou fit signe que oui avec sa tête.
- Et, emmitoufflé de couvertures, nous nous sommes bercés avec la berceuse, pendant un bon deux heures, sans rien dire.  Il passait son temps à me flatter le visage, en baragouinnant des 'hhe t'aime, hhe t'aime'. Que d'amour, dans ce petit être frêle.  À ce jour, je peux entendre cette petite voix d'ange-là au-dedans de moi, encore. 
Je lui avais demandé s'il comprenait ce qu'il se passait, il avait dit oui.   Ensuite il a baragouinné, 'hhe vas voir mon sien'.  Son chien Baptisé Schrek avait rendu l'âme après 11 ans de bons et loyaux services. Des photos de ce chien étaient tapissées partout avec son nom en-dessous, difficile de le manquer.  Ti-Pou avait bien hâte de retrouver son ami plein de poils. Et moi, je me disais que j'étais privilégiée en titi de connaître ce petit garçon-là. 
Deux semaines plus tard, je reçus à la maison une enveloppe brune avec la mention 'ne pas plier', d'une adresse que je ne connaissais pas.
À l'intérieur, deux photos: une de Ti-Pou et moi, prise lors de notre première rencontre, et l'autre, prise lors de notre dernière rencontre, pendant qu'on se berçait.  Je me suis effondrée en larmes.
Aussi, une lettre de sa mère, qui me remerciait de me deux visites.  Elle me racontait aussi que deux jours plus tard, Ti-Pou se sentit soudain regaillardi, en pleine forme.  Il se mit à rire, regarder la télé, taquiner son grand frère, et jouer à des jeux vidéos.  Pendant ce répit, aussi, il dessina beaucoup, parait-il qu'il adorait ça. Et, dans l'enveloppe, un dessin m'était destiné, 'À Claire je t'aime de Tipou.' Sur le dessin, un petit garçon avec des membres en allumette lançait un beau ballon multicolore à une espèce de motte de poils orange qui sautait pour l'attraper.  Un gros soleil trônait, avec zéro nuages, et un semblant de maison dans un arbre avec un drapeau de pirate bien en vue. Des fleurs, aussi, beaucoup de fleurs.
En tous cas, Ti-Pou, si c'Est comme ça, l'éternité, j'ai bien hâte de t'y retrouver.
C'est un peu comme ça que je m'imagine la suite des choses.
Un méga-party où on se retrouve tous et toutes, avec ou sans corps, je ne sais pas.  Peut-être qu'on fait juste se reconnaître entre âmes... et prendre toute l'éternité pour juste être ensemble, mais on fait rien de spécial.  On est juste bien.

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